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Lutter contre son être – Prologue
Ça s’est déroulé à la sortie de Polygone. Je devais rejoindre Vincent accompagné du gars qu’il connaissait, devant la boulangerie Founel. Il m’avait bien prévenu d’arriver en avance parce que ces personnes ne toléraient pas les retards et que je n’aurais pas de deuxième chance. Quand je suis arrivé il était environ vingt-trois heures moins le quart, on avait rendez-vous à vingt-trois heures. Mais ils étaient déjà là. Vincent m’a fait un signe de la main pour me dire de me garer. Je les voyais parler tous les deux en regardant dans ma direction. Je suis sorti de ma voiture et une autre s’est garée juste derrière moi. Une voiture noire, qui m’avait suivi de chez moi pour vérifier mon itinéraire, que je prenne pas de détours douteux. Quoi qu’il en soit, j’ai salué Vincent, ses amis, et nous avons attendu là, devant la boulangerie, pendant environ quinze minutes, mais qui ont duré pour moi une éternité tellement le silence était pesant. Je repensais à ce que je m’apprêtais à faire.
C’est vrai que j’avais entendu parler d’un homme, un peu plus vieux que moi certes. Mais qui était tout de même en bonne santé avant l’opération. Il avait totalement perdu la raison deux semaines après s’être fait opérer. Sa famille n’a plus eu contact avec lui depuis, et encore aujourd’hui je crois que personne ne sait vraiment où il est ou s’il est toujours en vie. En tout cas il n’a pas mis un pied chez lui depuis 5 mois. Sa femme a fait tous les efforts du monde pour le retrouver. Mais rien. Personne ne l’a revu depuis. Pauvre femme. Puis je repensais à ces types qui se trimbalent une fois par mois dans la ville, au pas, le même regard vide. L’impression qu’ils pourraient déclencher un coup d’État ou un attentat du jour au lendemain au bon vouloir de leur gourou. À l’époque ils n’étaient pas aussi nombreux, c’était que le début, mais je sentais que leur nombre n’allait pas s’arrêter d’augmenter. Ils m’ont toujours fait flipper ces connards.
La porte de la boulangerie s’ouvra enfin. C’est une femme qui m’avait accueilli, elle devait avoir dans la trentaine, brune, bien habillée :
« Bonsoir monsieur, le chirurgien est prêt à vous recevoir. »
Elle m’a ensuite demandé de la suivre. Vincent quant à lui, est resté à l’extérieur avec les deux autres gars. Pendant qu’elle m’expliquait comment allait se dérouler l’opération, nous traversions la cuisine, déserte, lumière éteinte, et je me demandais où aller bien pouvoir se dérouler cette opération. Nous sommes arrivés devant une porte. Elle l’ouvrit et la lumière de cette salle blanche du sol au plafond m’éblouit presque. Au milieu de celle-ci, la table d’opération, entourée de quelques machines. L’équipement paraissait être en très bon état. Rien ne laissait penser que cette salle se trouvait dans l’arrière-boutique d’une boulangerie de quartier. Les hommes à l’intérieur semblaient préparer l’opération, en blouse, très propres sur eux. À la hauteur du standing espéré après la somme que j’avais allongée pour pouvoir me faire opérer. Puis le chirurgien est venu me voir. Enfin, sur le moment j’en savais rien. Mais j’ai très vite compris quel était son rôle quand il a demandé à ses assistants de préparer les outils pendant qu’il m’expliquait les dernières formalités. Il me rappela le fait que l’opération était irrémédiable, qu’elle n’était pas encore à cent pour cent sûre sur le long terme, et que des effets secondaires sont apparus sur certains patients. Puis on a revu ensemble les points de ma personnalité dont je voulais me débarrasser, afin de vérifier qu’il n’y ait pas eu d’erreurs lors de mon entretien avec son assistante. Quoi qu’il en soit, ce médecin m’a mis en confiance et m’a rassuré sur la suite des évènements. Après avoir enfilé la blouse qu’ils m’ont refilée, je me suis installé sur la table d’opération. Au-dessus de moi, le chirurgien et ses assistants. La lumière des néons au plafond m’aveuglait, et il a fallu en plus qu’ils placent deux grosses lampes en direction de mon crâne. On m’a inséré une sorte de tube dans une veine de ma main gauche. Posé sur mon torse différents appareils, puis un masque qui me couvrait la bouche et le nez.
« Respirez normalement. »
Tout ce que je voyais autour de moi s’est mis à tourner, de plus en plus vite. Et c’est là que les voix que j’entendais encore très bien jusque-là ont commencé à résonner dans ma tête.
« Comptez avec moi. Un, deux, trois. »
